
L’écriture revient en mode au cinéma. Après le surréaliste « un homme d’exception », le théâtral « une histoire d’amour », un nouveau film sort sur la condition des écrivains, « à pied d’œuvre ». L’occasion idéale pour se pencher sur la précarité des fabricants de fiction à travers la fiction. Nous avons évoqué ce sujet en détail dans trois de nos newsletters mensuelles.
L’anatomie d’une chute

L’histoire commence simplement. Paul (Baptiste Bouillon) est un photographe de mode qui gagne confortablement sa vie. Il est marié, a deux enfants. Il a déjà édité trois livres dans une maison d’édition qui ressemble à Gallimard. Apparemment, tout va bien pour lui. Il soumet son nouveau manuscrit à son éditrice, confiant.
Tout dérape pour lui à partir de ce moment. Son éditrice à l’affront de refuser son manuscrit. Elle lui annonce que ses livres n’ont reçu jusque là qu’un succès d’estime (comprenez que l’éditeur perd de l’agent à les éditer). Son nouveau manuscrit est de la même espèce. Elle ne le prendra pas. Elle explique qu’il faut quelque chose de plus dense, plus intense. Pour ajouter au malheur de notre écrivain, sa femme le quitte pour le lointain Canada en partant avec ses enfants.
Paul décide alors de se consacrer corps et âme à l’écriture. Il quitte son métier de photographe pour commencer l’écriture d’un nouveau manuscrit. Il va alors « découvrir » que personne ne peut vivre sans support le temps d’écriture d’un roman. Surtout que Paul souffre du syndrome de la page blanche.
Le spectateur assiste médusé à un double mouvement : un enfoncement dans la précarité de cet ancien photographe, et son lancement dans des micro-missions de bricolages, mal payées. Dans une mystique de dépouillement, son travail particulièrement ingrat va lui permettre à la fois de :
- De dégager du temps pour écrire,
- de croiser des compagnons d’infortune pour les travaux les plus pénibles
- de côtoyer ces particuliers, gagnants d’une société qui dévalorise les artistes et les travailleurs manuels.
Paul s’accroche pour écrire, sous l’incompréhension générale.
Dans une bande-son très simple, la réalisatrice fait œuvre de sociologie. Elle signe à la fois le portrait d’une profession malmenée, des petites gens sous l’angle des donneurs de petits boulots, aveugles à la misère qu’ils contribuent à entretenir.
Valérie Donzelli propose un long métrage qui a gagné le prix du scénario à la Mostra de Venise. Sous l’aspect formel d’une chronique où les saynètes s’enchaînent, Paul expérimente dans sa chair le regard de ses parents et de sa sœur, pas franchement compréhensif, la relation à distance avec ses enfants qui, eux, continuent leur ascension sociale, jusqu’à croiser d’anciennes connaissances surprises de le retrouver dans ce déclassement.
Qu’allait-il faire dans cette galère ?

Le film pourrait convaincre s’il ne souffrait pas d’un défaut fondamental : la motivation de son héros. Car cette descente aux enfers dans la précarité soulève aussitôt une question dont la réponse laisse un goût amer en bouche.
Paul avait-il d’autres possibilités ? Autrement dit, Paul est-il l’artisan de sa propre malédiction ?
Le père de famille se vante dans le film de renoncer au métier de photographe de mode qui lui rapporte « 3 500 EUR par mois » (ce qui le place bien au dessus de la moyenne des salariés en France). Outre le fait qu’il ne semble pas avoir suffisamment d’épargne pour tenir le temps d’écrire un livre (disons six mois, car il en a déjà écrit trois, rappelons-le), Paul abandonne ce métier pour « avoir plus de temps ». Mais le métier de photographe freelance qui semble être le sien ne lui permettrait-il pas de diminuer son temps de travail ? un mi-temps, c’est déjà plus qu’un SMIC, ce qui suffit pour écrire sérieusement. Déjà reconnu comme professionnel, Paul pourrait choisir ses clients et ses séances facilement.
Michel Houellebecq a accepté un petit poste dans la fonction publique, sans aucune responsabilité, justement pour obtenir ce temps précieux ? Et Paul ? Pourquoi se diriger vers cette précarité extrême de la gig-economy, où on ne sait jamais combien on va gagner d’une mission à l’autre ?
Il faut chercher la réponse dans le livre « A pied d’œuvre », dont le film de Valérie Donzelli est l’adaptation. Franck Courtès a publié en 2023 son quatrième livre d’autofiction, qui l’a sorti de la précarité dans laquelle il s’était plongé.
En effet, sous prétexte de donner « plus de chair » à un récit personnel, l’auteur décide de s’infliger cette expérience de précarité, certes sans filet, mais qui ressemble à de l’auto-mutilation sociale.
Le film prend alors une autre dimension. Faisant sienne la doctrine selon laquelle « il faut faire souffrir son personnage pour intéresser son lecteur », l’auteur d’une autofiction n’a pas d’autre idée de s’appliquer un traitement inhumain, en espérant tenir le sujet d’un bon livre. Et ceci explique son refus de la « facilité » d’un travail mieux payé à temps partiel. Ce vécu n’intéressera pas son éditrice.
Florence Aubenas avait magistralement réussi à décrire la précarité de l’intérieur en écrivant en immersion « Le quai d’Ouistreham », mais il s’agissait d’un documentaire brillant, pas d’une autofiction.
Le spectateur a alors l’impression d’assister à un supplice auto-infligé, pour « tenir son sujet ». L’incompréhension de sa famille s’explique mieux : il ne s’agit pas d’un écrivain qui se jette dans son art, mais d’une personne qui n’écrit que de l’autofiction dont la vie satisfaisante ne donne plus assez de matière publiable. Racler les égouts devient une solution qui met moins en valeur l’auteur, au delà d’une mise en danger qui ne convainc plus.
Voir ou ne pas voir, là est la question.

Hélas, « A pied d’œuvre » n’est pas encore le grand film qui parlerait de la condition épouvantable aujourd’hui des auteurs. Moins de la moitié des écrivains déclaraient en 2022 des revenus de leurs activité littéraires au delà de 586 euros annuels !
De même que « Un homme d’exception » était un mélange de « thriller chez les riches » avec « écrivain », que « une histoire d’amour » abordait en plus l’homosexualité féminine, laissant la vie d’un écrivain en retrait, « A pied d’œuvre » se veut porteur d’un message social sur l’uberisation de la société, qui n’est pas directement liée à la condition des écrivains.
Ce mélange des genres, en présentant un choix trouble comme un acte de sociologie gâche le plaisir du spectateur. Bien sûr, on n’attendait pas un documentaire sur les pauvres écrivains, tellement le sujet est tabou. D’ailleurs, même les documentaires de France-Culture se cassent les dents sur l’angle d’attaque du sujet. Mais quelque chose de plus digne, impliquant d’autres auteurs (pourquoi la réalisatrice choisit de le laisser isolé ?) aurait certainement porté le film plus loin, et nous aurait laissé une meilleure impression. Alors que là, la solitude auto-infligée d’un auto-écrivain porte moins haut son message.
En conclusion, on peut voir ce film, mais il est plus convainquant dans sa partie dénonciation de la précarité des travailleurs pauvres que dans sa partie écriture.