
Depuis plusieurs semaines, l’affaire Grasset fait grand bruit. On y mélange culture, rapport de confiance entre un éditeur et les auteurs qu’il a signés, mais aussi le méchant actionnaire. Voici notre avis.
Acte 1 — un auteur sous les feux médiatiques qui quitte son éditeur
Tout commence par Bouallemen Sansal, écrivain franco-algérien, emprisonné pendant un an à Alger. Son éditeur, Gallimard, le défend par « la voie diplomatique » principalement. De retour en France après une mobilisation importante pour sa libération, B. Sansal signe avec Grasset un contrat pour son prochain livre avec des à-valoir à sept chiffres. Cette opération est menée directement par « la direction de Hachette », au-dessus d’Olivier Nora.
Acte 2 — Un calendrier qui irrite
Grasset et donc son patron, sont priés d’intégrer le prochain livre de B. Sansal au plus tôt, à la fois pour bénéficier de son exposition médiatique, et pour commencer à se rembourser sur ses ventes. Problème, comme tout éditeur, Olivier Nora a bâti un calendrier de sorties bien à l’avance. Publier rapidement B Sansal veut dire décaler ou annuler d’autres sorties. Olivier Nora propose une date trop lointaine pour la direction de Hachette. Olivier Nora est licencié.
Acte 3 — une réaction épidermique
À la nouvelle du licenciement, plus de cent auteurs1 chez Grasset protestent, et découvrent tout à coup que Vincent Bolloré, l’actionnaire principal de Hachette, la maison mère de Grasset, n’est pas fréquentable. Cette réaction tardive me surprend : après tout, Vincent Bolloré a racheté Grasset à Arnaud Lagardère depuis plus de deux ans. Alors que beaucoup de ses vertueux indignés pratiquent d’autres activités rémunérées en plus de l’écriture, ils s’offusquent que le propriétaire d’un groupe puisse congédier un PDG à son loisir. Les bonnes relations entre l’éditeur et « ses » auteurs sont convoquées, c’est la liberté d’expression et la diversité culturelle qui sont en jeu, etc.
Bref, avec le départ d’Olivier Nora (qui touche plus d’un million d’euros annuels à son poste d’éditeur), ce n’est rien de moins que la culture qu’on assassinerait. On en appelle à une « clause de conscience » en cas de rachat d’une maison d’édition. Vincent Bolloré justifie (dans un journal dont il est aussi propriétaire) ce licenciement par les résultats en baisse de Grasset.
Baisser de rideau — des gros sous et de l’entre soi ?
Certains des auteurs qui prennent la défense de leur éditeur sont eux-mêmes éditeurs2, ou millionnaire. Ils demandent à rompre leur contrat d’édition3 (qui n’est pas un contrat de travail), et à récupérer leurs droits d’auteur sur les livres déjà publiés. C’est audacieux, mais la loi française ne le permet pas dans ce cas.
Précisons qu’Olivier Nora n’est pas seulement éditeur, il est aussi auteur. Et il a égratigné dans un de ses ouvrages un « auteur à succès » du groupe qui a l’oreille du patron, Vincent Bolloré. O. Nora aurait de plus refusé d’intégrer un autre auteur (qui est éditeur aussi, dans une autre maison d’édition du groupe) chez Grasset. On peut donc affirmer qu’il déplait à son actionnaire principal… mais est-ce la vraie raison de son licenciement ?
Et si Olivier Nora n’avait tout simplement pas réussi à négocier le virage de l’édition française : regroupement des maisons d’édition, starisation des auteurs, qui deviennent quasiment les seuls à faire gagner de l’argent à leur maison d’édition. Pourquoi s’étonner qu’ils passent devant les auteurs existants et programmés ? Le fameux « catalogue d’auteurs », œuvre principale d’un éditeur, ne serait-il plus rentable ?
Car finalement, quel actionnaire majoritaire licencierait le PDG d’une entreprise qui gagne de plus en plus d’argent ?
- Leur nombre atteint maintenant plus de 200. ↩︎
- Ce mélange des genres entre auteur et éditeur est aussi troublant qu’entre auteur et journaliste. Que dirait-on dans le monde du sport, si les athlètes poursuivaient en même temps une carrière de juge sportif ? ↩︎
- Rappelons qu’un contrat d’édition, comme ceux qu’Olivier Nora leur a fait signer, échange les droits patrimoniaux contre rémunération. Le standard français de durée de tels droits est de 70 ans après la mort de l’auteur, mais en cas de défiance, pourquoi ne pas avoir signé des droits plus courts ? À l’issue de cette période, pas besoin d’invoquer une « clause de conscience », les droits reviennent naturellement à son auteur. ↩︎